Montjoi

MonsJovis – Montagne de Jupiter

 

Situation. Un territoire communal de 800 hectares. Une altitude de 300 à près de 900 mètres. Une géologie qui rapproche le calcaire et le schiste. Une végétation de chênes verts, d’érables de Montpellier, de châtaigniers aussi et sur les hauteurs le buis, le hêtre. Un relief mouvementé d’escarpements et de replats. La déprise agricole est presque totale. Vignes, fruitiers, champs et pâturages abandonnés. Une mince population de 30 à 60 habitants selon la saison. Dans les années 70, le village paysan vivait encore et le conseil municipal se tenait en langue d’oc. Cette situation est partagée par bien des villages des hautes Corbières. Mais cette réalité n’a rien de désespéré, au contraire. Le pays se repeuple à petits pas. Les activités se multiplient. La vie sociale, les projets, la convivialité se déploient et s’enrichissent sûrement plus qu’ailleurs.

 

Le site. Il faut ajouter que Montjoi jouit d’un agréable microclimat dans un site magnifique classé depuis presque un siècle, où sont rassemblés tous les éléments qui font l’attrait du relief karstique : falaises, éboulis, pitons rocheux, rivière en canyon, puissantes résurgences, sources multiples, cascades, grottes, avens, carrière de marbre rose.

 

Doit-on à ce pittoresque le toponyme de Montjoi, Monsjovis, Montagne de Jupiter ?

 

Cette appellation d’origine latine n’est peut-être pas scientifiquement garantie. C’est un choix, le reflet de goûts et d’humeurs. Cela vient du sentiment que le terme de Montjoyeux pour désigner les habitants est un tantinet ridicule. Il ne fait pas le poids face au latinisme montjovien ou à l’occitan monjoïenc.

 

En remontant l’Orbieu juste à l’aval des gorges le cirque de Montjoi s’entoure de puissantes roches. Au nord la masse compacte du Frayzié s’élève de 400 mètres au-dessus des champs et du village. Sur la partie haute de son versant, des éboulis et une falaise encore aujourd’hui fréquentée par l’aigle royal. En avancée, adossé à la falaise, un lourd cylindre rocheux s’érige comme l’énorme silhouette d’un guetteur impassible d’un dieu imperturbable, protecteur ou menaçant.

 

Le village s’est d’abord installé en contrebas près de la source abondante de La Gaillarde et d’un replat de bonnes terres. Bel et bon endroit sous la garde du MonsJovis, la montagne de Jupiter. Le village gallo-romain a pris le nom du site devenu aujourd’hui Montjoi (prononcez mounjoï en occitan). A La Gaillarde le sol tant de fois retourné libère encore quelques tegulae, culs d’amphores, débris divers. De longs siècles s’écoulent. La majestueuse roche n’a plus de nom propre. Elle n’est plus désignée que par un diminutif ridicule Le Picou, le petit pic. Le dieu oublié se vexe, trépigne, s’ébroue et délègue quelques tonnes de roches chargées de rappeler leur histoire aux Montjoviens. Ceux-ci préfèrent faire table rase du passé. Le village se déplace de quelques centaines de mètres, près d’une maigre source mais à l’abri des éboulements, sur un éperon en promontoire qui surplombe l’Orbieu.

 

Le pieux XVII° siècle bâtît une église, l’orne d’un splendide retable baroque : il faut donner de la substance à la foi. L’usure du temps, là aussi, aura raison des coutumes et croyances qui s’étiolent peu à peu. Après la déprime agricole restent quelques vieux paysans pour perpétuer et transmettre un peu de l’esprit « monjoïenc » (c’est de l’occitan). Mais ils ont gardé assez d’humour pour rafraîchir la dialectique mémorielle. En témoigne cette légende blagueuse destinée aux enfants, aux touristes ahuris, aux « estrangers » crédules. Dernière trace d’un monde enchanté : « Le Picou il bouge plus. Il est enchaîné. Ici il y avait du fer. Les anciens ils savaient forger. La chaîne est solide. N’ayez crainte ça va pas vous tomber dessus » ça marche !

 

Si vous avez envie d’en savoir plus sur le lexique des noms de lieux de notre région, procurez vous le livre exceptionnel qui vient de paraître (1). Exceptionnel par l’énorme travail de recherche, le sens du réel et de la vie qu’il redonne à la science onomastique. Une source qui retrouve son sens, sa profondeur, son utilité. La démonstration qu’un travail en appui sur le local, sur notre local, peut avoir une force capable d’oxygéner la conscience mondiale. Les monjoviens et d’autres informateurs dans le canton peuvent en péter de fierté puisqu’ils ont eu leur part dans cette œuvre. C’est par la multitude d’initiatives locales que la société a une chance de se régénérer. Cette œuvre nous le dit, elle dit l’exigence, la qualité du travail à entreprendre. A bon entendeur, salut !

CS

 

(1) Claude Pla – TERMENèS FLEUR D’Epine – Toponymie et microtoponymie d’un ancien pays de l’Aude. Collection Nominoergosum (je nomme donc je suis). Préface de Pierre Henri Billy. L’Harmattan